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Comment est né ce travail ?
J'ai fait le constat qu'il y avait peu de travaux de fond sur le sujet, que l'on était encore dans la mythologie du clochard ayant choisi la rue, cette vision romantique à la Doisneau ou à la Ronis. Alors que les choses avaient largement changé. J'ai commencé seul il y a plus de dix ans. Je suis allé aux Ormes Saint-Victor à Orléans et resté deux mois dans un foyer d'accueil qui n'existe plus. Les gars arrivaient de Paris, de droite et de gauche, complètement esquintés. Un matin, j'ai pris un ticket de train et je suis arrivé à la Gare d'Austerlitz où j'ai commencé à travailler sur le mode du reportage.
Ensuite, j'ai entamé une seconde série de portraits en pied. Ca m'a fait entrer à l'Agence Vu mais ça ne m'a pas fait gagner ma vie. Puis sont venus les portraits cadrés serrés - uniquement les yeux et la bouche - de gens qui étaient très abîmés par la rue, très marqués. L'ensemble de cette première partie a duré 5 années dans un travail permanent. Je m'arrêtais deux mois, souvent l'été, parce que j'avais besoin de souffler. C'était un boulot unique. J'ai du mal à mener deux ou trois reportages de fond de front, parce que ça me demande beaucoup d'énergie.
Quel était le regard des sans-abri sur ces images ?
Je donnais les photographies à ces personnes. Parce que c'est mon regard, mais c'est leur image. Cela me paressait logique de leur restituer. Comme souvent quand on fait des reportages sociaux, les gens sont sensibles à l'intérêt qu'on peut leur porter, quelque soit leur déchéance, sans projection vers l'avenir à plus d'une demi-journée. J'ai peu vu de gars qui ont regardé les photos et qui les ont déchiré en disant " j'en ai rien à foutre ". Au fur et à mesure des années, il leur arrivait de les ressortir devant moi en disant " tu te rappelles... ". Je suivais des gens sur des périodes plus ou moins longues. Peu à peu, j'ai connu beaucoup de monde parce que je dormais à l'Armée du Salut, parce que j'étais au petit déjeuner très tôt et au repas du soir très tard. J'avais un grand réseau, car les sans-abri fonctionnent assez en cercle fermé, avec une vie très réglée pour survivre mentalement. Ils ont besoin de faire des choses très répétitives tous les jours, qui sont toujours les mêmes, à heures identiques. Il y a assez peu de place pour des choses inhabituelles. C'est une vie chronicisée qui à mon sens relève de la psychiatrie.
Comme une sorte de vie sociale, mais dans une société de l'à-côté... Je pense à ceux qui se lèvent tous les matins, emmènent les enfants à l'école, vont au travail, rentrent le soir, font les courses...
C'est un schéma réglé qui a sa valeur. On s'aperçoit, quand on est à son domicile alors que l'on commence à être au chômage, que le problème du dérèglement arrive très vite. Les gens craquent bien souvent quand ils ne savent plus quoi faire de leur journée, quand ils n'arrivent pas à y installer quelque chose d'occupationnel comme le ménage... C'est se coller devant la télé et ne rien foutre. Et ce régime là est intenable. Ils perdent pied, petit à petit. C'est pour cela qu'ils ont besoin de quelque chose de certain. Savoir qu'à telle heure, tu retrouves " machin " à tel endroit, même s'il est bourré, même s'il ne se souvient plus le lendemain où il était. Il était sur son territoire, dans sa vie. Il n'était pas paumé dans un ailleurs, barré dans le métro, descendu à n'importe quelle station. Ca permet de résister, c'est l'ultime. Ne pas perdre pied.
Quelle est ton sentiment sur ce fléau social ?
Même avec 20% d'exclus, une société comme la nôtre fonctionne. Avec les années, j'ai vu de plus en plus de SDF envahir les villes de province. Avant c'était un phénomène très parisien, comme un miroir aux alouettes. A Paris, tu peux manger, tu ne crèves pas de faim, tu as toujours un endroit où dormir. C'est plus rassurant pour la survie et plus dangereux pour la vie tout court.
Le quotidien d'un sans-abri en province est plus calme. La vie dans la rue c'est violent, même s'il ne se passe rien. Je trouve ça très violent de voir un type couché sur une grille de métro, l'hiver au mois de décembre, avec rien sur lui. Et ça ne passe pas, je n'ai pas réussi à ne pas en être choqué. A Paris, les SDF dorment pendant la journée parce que c'est plus calme. Et j'ai connu des types qui marchaient à travers Paris toute la nuit sans s'arrêter. Ils partaient de Stalingrad ou Bastille, allaient à Montparnasse, à l'Etoile, à Villiers, repassaient par Pigalle et tu les retrouvais à Bastille le matin. Ils faisaient ça toutes les nuits. C'est aussi une façon de résister, même si, là encore, ça me paraît relever d'un suivi psychologique - qui n'existe pas d'ailleurs. Car il y a la peur de s'arrêter quelque part, être à la merci de quelqu'un. Alors marcher c'est marcher. Il y avait des points d'arrêt, de ravitaillement, des cafés, des poubelles... Et il y avait d'autres gars qui ne quittaient plus leur plumard, nuit et jour. Ils étaient ravitaillés par d'autres. Le repli total sur soi.
Dans la rue, c'est effarant comme on peut se détruire, mais aussi comme on peut résister. C'est fou le degré de résistance de ces gens.
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