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« Mosaïques,
Un objet esthétique à rebondissements »
De Lucien Dällenbach
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Editions du Seuil, Collection Poétique
Mai 2001
Prix public : 120,00 FF / 18,29 € |
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« Ce livre est né d'un constat : après une éclipse qu'on eût pu croire définitive, je me suis étonné que la mosaïque ressorte de l'ombre dans la seconde moitié des années 90, et, surtout, qu'elle reparaisse au grand jour avec une vitalité si conquérante qu'il est impossible de lire un essai sur quelque sujet que ce soit, d'ouvrir son journal, d'allumer son poste de télévision, ou même de faire un pas dans la rue, sans que cette très vieille connaissance ne se rappelle obstinément à votre bon souvenir. »
Lucien Dällenbach |
Pour comprendre la résurgence actuelle de la mosaïque, tant dans le champ esthétique et littéraire qu'au sein de notre langage quotidien, il faut revenir à ses origines.
Le mot mosaïque provient du grec mouseion, c'est-à-dire qui se rapporte aux Muses ; la mosaïque ayant servi à l'origine à décorer des grottes consacrées à ces divinités. Le dictionnaire la définit comme un
« Assemblage décoratif de pièces multicolores retenues par un ciment et dont la combinaison figure un dessin.
» Elle se caractérise donc par deux pôles essentiels : d'une part, l'unité de l'ensemble, et d'autre part, la discontinuité de ses composants, ce qui en fait un compromis. De ces deux pôles surgit la différence entre son sens propre et son sens figuré, ces deux sens étant considérés d'un point-de-vue historique : le premier mettra l'accent sur sur le premier pôle, le figuré exaltera le second pôle. Lucien Dällenbach souligne que la ligne de partage entre ces deux sens fut marquée très tôt.
Ensuite, pour mieux la circonscrire, il s'agit de souligner ce que la mosaïque n'est pas, à savoir qu'elle diffère amplement du puzzle et du patchwork. Le puzzle présuppose une réalité préexistante qu'il s'agirait de reconstituer, alors que la mosaïque vise une
« totalité inédite,
encore à inventer » le
patchwork, pour sa part, ne relève pas de l'art, mais de l'artisanat, et demeure quasiment indifférent à l'harmonie de l'ensemble.
Dans le cadre de l'histoire de l'art, on peut relever trois constantes caractéristiques de la mosaïque : tout d'abord, l'utilisation de matériaux rares, ensuite, le goût de la polychromie, et enfin la discontinuité voire l'hétérogénéité des matériaux. Et il reste un élément essentiel : les parties doivent se faire oublier dans le tout. D'où le risque qu'elle a toujours couru de s'auto-anéantir en se rapprochant de la peinture pour pallier sa discontinuité. On remarque que les mosaïques étaient toujours placées dans les églises à hauteur suffisante pour que cette discontinuité se dérobe à la vue. Ainsi, et ce dès le XVIe siècle, la mosaïque ne sera plus appréciée qu'à condition de cesser d'être elle-même, ceci rejoignant l'idéal métaphysique d'une pensée unifiée, totalisante.
Lucien Dällenbach constate néanmoins que la mosaïque est réapparue très tôt, mais dans un autre domaine esthétique, celui de la littérature.
Il considère Balzac comme « le plus grand mosaïste de toute l'histoire de la littérature
», avec La Comédie humaine. Mais on pouvait déjà constater ses
prémices par le biais de la compilation médiévale, des Essais de Montaigne, de Jacques Le Fataliste, du roman épistolaire… la mosaïque des écrivains aurait donc précédé celle des peintres.
Aujourd'hui, et d'une manière plus radicale encore, on pense à Ulysses de Joyce, Mrs Dalloway de Virginia Wolf, à Robbe-Grillet et sa prise de parti en faveur du fragment, du mélange et de la contamination des genres, et aussi bien sûr à Claude Simon… Les exemples de l'utilisation de la mosaïque comme
« support optimal à une esthétique et à une poétique de la diversité
» ne manquent pas. Et plus encore :
« La littérature offre un exemple particulièrement éloquent de cette emprise : alors que sa rencontre avec la mosaïque ne date pas d'hier, tout ne se passe-t'il pas comme si ce mode de composition était indépassable, puisque les œuvres les plus ambitieuses et les plus novatrices de ce temps ne laissent pas d'y recourir ?
»
La mosaïque, selon Lucien Dällenbach, doit cependant son estime posthume et son essor actuel à l'art moderne ainsi qu'à sa volonté de mettre l'unité à l'épreuve. Il évoque Malraux reconnaissant à la mosaïque son appartenance au " Musée imaginaire ". Mais il y a surtout les œuvres de Cézanne, de Seurat, de Signac, les papiers collés de Braque et Picasso… Ceci étant à nuancer toutefois par le fait que les choix de la peinture moderne s'opposèrent par certains aspects aux options de l'histoire de la mosaïque telle qu'on la connaît à Ravenne ou à Sainte-Sophie : austérité de la palette cubiste, dédain de l'art d'apparat, matériaux communs voire " grossiers ", récupération.
En ce qui concerne l'art le plus actuel, les références à cette esthétique du fragment ne manquent pas : on pense à François Rouan, à Yvaral, aux photographies de David Hockney, mais aussi à l'utilisation de la vidéo, ou encore aux mosaïques de
Space Invader.
 
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Mais le plus intéressant, à mon sens, réside dans l'effet de contamination qu'a connu la mosaïque ces derniers temps, bien au-delà du champ esthétique, à savoir qu'elle obsède nos représentations et nos discours au point de devenir, selon les termes de Lucien Dällenbach, une véritable
mood mosaïque dont l'inventaire complet serait impossible à réaliser. Elle a envahi notre quotidien mais aussi la planète entière par le biais d'une mosaïque informatisée et digitalisée. Il semblerait que plus rien n'y échappe, du zapping télévisuel aux liens hypertextes, en passant par son usage langagier, des " mosaïques de peuples " aux " savoirs mosaïques " mis en réseau. Les sciences humaines, de leur côté, soulignent le fait qu'un même individu soit en réalité multiple. Qu'il s'agisse de psychanalyse ou de sociologie, tous sont favorables à l'idée qu'il n'y a d'individualité que morcelée. Chacun d'entre nous constate qu'il en fait l'expérience au quotidien.
Et surtout, il est intéressant de constater que la mosaïque obsède autant le champ politique que le champ esthétique. Lucien Dällenbach ne lui consacre malheureusement que le dernier chapitre de son ouvrage, mais néanmoins de manière très instructive. Il y émet un certain nombre d'hypothèses, à savoir que " la diversité dans l'unité " serait peut-être
" devenu le cliché par excellence dans la langue de bois des politiciens et le discours de la mondialisation " et, plus important encore, qu'il y aurait
" concomitance de dates entre entre la montée en puissance de la globalisation et l'essor de la mosaïque
". Voici ce qu'il en conclut :
« sous ses allures bien-pensantes, la mosaïque mondialisée est opportuniste, voire cynique »
La mosaïque est devenue un lieu commun de la doxa contemporaine. Cette assertion, sur laquelle semble s'achever l'ouvrage, mériterait sans doute la composition d'un autre livre, d'un livre qui irait réellement au-delà du champ esthétique et analyserait ce type de discours d'un point-de-vue éthique. Cette réflexion, qui s'avérerait à mon sens essentielle pour comprendre notre monde actuel, ne relèverait plus alors des compétences d'un Lucien Dällenbach, mais plutôt de celles d'un philosophe.
« Le monde - pas seulement le nôtre - est morcelé. Pourtant il ne tombe pas en morceaux. Réfléchir cela me semble une des premières tâches de la philosophie aujourd'hui. » (Cornelius Castoriadis, in Le Monde Morcelé) Soyons alors gré à l'auteur de cet ouvrage d'avoir choisi explicitement de ne pas s'aventurer seul sur ce terrain mouvant, tout en nous éclairant sur un fait caractéristique et
symptomatique de nos modes de pensée actuels.
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Lucien Dällenbach enseigne et vit en Suisse. Professeur à Genève et à Zürich, il est
considéré comme le continuateur de Jean Rousset.
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