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Medjugorje, village croate de l'Herzégovine (Sud de
la Bosnie), est le lieu d'un pèlerinage depuis plus de vingt-cinq ans.
Non seulement, nous sommes individuellement interloqués par cette
`révélation´, qui accueille à l'heure d'aujourd'hui chaque année de
centaines de milliers de chrétiens, de part le monde, qu'ils soient
américains, canadiens, italiens, français, japonais, etc. dans les
caillasses inhospitalières des Balkans bosniaques. Notre monde critique
et notre raison nous ont habitué à mépriser toute forme de superstition
religieuse. Comment serait-il possible de nos jours qu'une apparition
ait lieu ? Ne s'agit-il pas d'une projection ou d'une hallucination
collective ? Ou plutôt ne pourrait-on pas regarder cet évènement comme
une phénomène exemplaire de ce que nous appelons le phénomène religieux
?
Elisabeth Claverie, anthropologue et directeur de
recherches à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, à Paris, a
tenu le pari audacieux de faire l'analyse des différents dispositifs qui
nous permettent de passer d'une simple anecdote vécu par deux jeunes
adolescentes à une ferveur cosmopolite d'un nouveau lieu sacré. Plus
d'un siècle après les fameuses apparitions de la Vierge à la bergère
Bernadette Soubirou dans une grotte proche de Lourdes, d'autres
apparitions continuent encore actuellement de nos jours de se manifester
dans différents lieux du monde, comme San Damiano, près de Plaisance en
Italie.
Tout commença le 24 juin 1981, un an après la mort
de Tito, par une exclamation d'une jeune fille de quinze ans adressée à
sa amie, dans la Yougoslavie encore socialiste : « Regarde ! La Vierge ! ».
Le hameau de Bijakovici, proche du village Medjugorje, ne comporte
pas plus d'une dizaine de fermes, où la plupart sont tenus par des
femmes et leurs enfants pour une exploitation de la culture du tabac et
des vignes. La plupart des hommes sont immigrés en Allemagne pour gagner
leur vie. En l'espace de dix ans, Medjugorje va devenir une ville, elle
sera relativement épargné pendant la guerre civile de 1991-5, même si de
nombreux membres de familles participeront et perdront de leurs proches,
de leurs frères, de leurs cousins, etc. dans ce chaos guerrier de tous
contre tous. De nombreux épisodes émaillent la trame de ce lieu consacré
saint, des interrogatoires du parti socialiste, de l'incarcération du
prêtre franciscain de l'église, des tensions ecclésiastiques entre la
communauté des franciscains qui s'occupent de l'église et l'évêque de
Mostar (clergé régulier vs clergé séculier), entre les franciscains
eux-mêmes, des fantômes des deux charniers de la deuxième guerre
mondiale entre Croates Oustachis et Serbes qui hantent la mémoire de ces
habitants, des tensions de la déchirure de la guerre civile, entre
croates et serbes d'abord, entre croates et musulmans en alliance contre
les Serbes de Bosnie ensuite, et finalement entre les Croates et les
Musulmans dans le destruction du pont de Mostar, chef lieu de la région.
Le contexte politique est, le moins que l'on puisse dire, chargé dans
cette société rurale patriarcale dominée par des clans et des histoires
de familles. Une conjonction de deux mouvements créa le succès de cette
transformation d'un simple bourgade des Balkans en un lieu de dévotion
internationale, de Medjugorje à `Medjugorje´ : d'une part la
mobilisation individuelle et collective des croyants de par le monde,
que ce soit de la part de simples fidèles ignorant tout de la situation
politique, de la part d'idéologues politiques et parfois fascisants,
appartenant à des mouvements extrémistes de la droite chrétienne ou
encore de la part des réseaux religieux, proche ou non du Renouveau
charismatique et d'autre part la focalisation sur le
`lieu´ pour les
habitants de la région.
L'intérêt de ce livre est qu'il ne vise pas
simplement d'observer simplement les croyances en l'existence d'être
surnaturel mais, comme Elisabeth Calvarie le dit elle-même,
« de comprendre comment des acteurs affrontés à des urgences pratiques -
comme de se tourner vers un être surnaturel invisible placé en position
d'extériorité radicale pour lui demander quelque chose en dernier
recours - s'adressaient à lui, à l'aide de quelles ressources de la
langue et de quelles médiations du monde.
» (p.31) L'emploi du pronom elle
emploie la reconnaissance d'un quelque chose, évoquant ainsi de manière
usuelle une personne absente dans des situations temporellement ou
qualitativement incompatibles. “
Medjugorje ” devint le lieu
spatio-temporel d'une entrée dans un autre monde pour tenter un
côtoiement avec elle par l'approche des médiateurs voyants et des
réarrangements intérieurs. A l'heure d'aujourd'hui, cette apparition de
la
“Vierge” se cristallise encore quotidiennement sur les lieux et
selon une fréquence d'une ou de plusieurs fois par année aux yeux des
voyants qui furent témoins et protagonistes de ce phénomène surnaturel.
Il est aussi intéressant de noter que la position de l'Eglise catholique
romaine est passé du terme statutaire de
“ l'absence de supernaturalité
” à la
“ non-présence de
supernaturalité ”, expliquant
une certaine tolérance pour une apparition non encore avérée et validée
par les institutions catholiques.
Cet ouvrage magistral sur le phénomène
d'apparition nous ouvre à une certaine intelligence d'une situation
politico-religieuse toujours contemporaine de l'Herzégovine actuel. Non
qu'il s'agisse de dépister uniquement les causes et les maux historiques
qui ont ravagé et séparent les différentes communautés religieuses de
l'ex-Yougoslavie, ni non plus de donner des explications sur le
surnaturel, mais bien plus, Elisabeth Calvarie a mené une enquête
raffinée sur la complexe fabrication d'un lieu saint. Ouvrage à
conseiller à tous ceux qui s'intéressent au phénomène religieux en
ex-Yougoslavie comme ailleurs dans nos temps de détresses et de
virulences religieuses.
Dimitri Jageneau |